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Sur les traces de Virginie NEUVILLE (1837-1901)

Tout a commencé aux archives départementales de l’Isère, par la découverte de la déclaration d’absence de Virginie NEUVILLE. Une simple feuille de papier, mais qui m’a donné envie d’en savoir plus sur le destin de cette femme.

Retracer son parcours dans le milieu des marchands ambulants du XIXe siècle s’est avéré particulièrement complexe, mais d’autant plus passionnant.

Fruit de nombreuses heures passées à explorer les archives en ligne, cet article vous invite à me suivre sur les traces de cette mystérieuse Virginie.

Naissance de Virginie NEUVILLE

Carte de la Haute-Saône, avec lieux de naissance, mariage et décès de Virginie NEUVILLE.
Carte de la Haute-Saône - Lieux de naissance, mariage et décès de Virginie NEUVILLE

Virginie NEUVILLE vient au monde le 21 juin 1837 à Mignavillers, en Haute-Saône, dans la maison de Jean Claude MANNIER, journalier. Ses parents, Victor NEUVILLE et Jeanne Claude CHOLEZ, ne sont pas mariés. C’est cependant Victor qui déclare la naissance, et il reconnaît Virginie pour sa fille.

Victor et Jeanne, tous deux âgés de dix-neuf ans, sont marchands ambulants. Ils sont originaires du département, Victor de Champagney, Jeanne de Saint-Bresson.

Ils se marient en 1837, deux mois avant la naissance de leur seconde fille. La famille s’agrandit régulièrement, et Virginie grandit entourée de ses frères et sœurs.

Acte de naissance de Virginie NEUVILLE
Acte de naissance de Virginie NEUVILLE - Archives départementales de la Haute-Saône - 1836-1842

L’an mil huit cent trente-sept, le vingt-deux juin à dix heures du matin, par devant Constantin CARREY, maire officier de l’état civil de la commune de Mignavillers, canton de Villersexel, département de la Haute-Saône, est comparu le sieur Victor NEUVILLE, âgé de dix-neuf ans, natif de Champagney, marchand ambulant, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin, né le vingt un juin courant à cinq heures du soir, en la maison du sieur Jean Claude MANNIER, journalier audit Mignavillers, duquel enfant il se reconnaît être le père et déclare l’avoir eu avec la demoiselle Jeanne Claude CHOLEZ, âgée de dix-neuf ans, native de Saint-Bresson, marchande ambulante, et auquel il a déclaré vouloir donner les nom et prénom de Virginie NEUVILLE. Lesdites déclaration et présentation faites en présence du sieur Charles Auguste MAILLE, âgé de quarante ans, cultivateur, et Pierre François CARREY, âgé de vingt-huit ans, journalier, les deux domiciliés à Mignavillers, et ont les père et témoins signé avec nous le présent acte après lecture.
Signé : CARREY ; NEUVILLE Jean Baptiste Victor ; Le maire, CARREY ; MAILLE

Mère à seize ans

Virginie n’a que seize ans lorsque, le 17 janvier 1854, elle donne le jour à une petite fille, à l’hospice Bellevaux1 de Besançon, dans le Doubs. L’enfant, prénommée Marie Herminie, porte le nom de sa mère, NEUVILLE.

La naissance est déclarée par les employés de l’hospice, d’après les informations fournies par Virginie. Comme beaucoup de jeunes femmes dans sa situation, elle modifie un peu la réalité. Son lieu de naissance, Mignavillers en Haute-Saône, devient Miauvillers dans le Haut-Rhin. Ses parents, encore bien vivants, sont déclarés décédés.

Acte de naissance de Marie Herminie NEUVILLE,, légitimée et reconnue par le mariage de ses parents.
Acte de naissance de Marie Herminie NEUVILLE - Archives municipales de Besançon

Mariage avec Claude François PETIT

Quelques mois plus tard, le 26 avril 1855, Virginie épouse Claude François PETIT à Port-sur-Saône, en Haute-Saône.

Claude François, né à Équevilley, est domicilié à Scey-sur-Saône. Âgé de vingt-deux ans, il est ouvrier sur fil de fer2. Son père, Jean Baptiste Augustin PETIT, domicilié à Vesoul, consent au mariage devant notaire. Sa mère, Françoise DESMAISON, est décédé.

Virginie est également domiciliée à Scey-sur-Saône et n’a pas encore dix-huit ans. Ses parents, domiciliés à Port-sur-Saône, consentent au mariage par acte notarié.

Le mariage célébré, Virginie et Claude reconnaissent et légitiment leur fille, Marie Herminie. Mention en est faite sur l’acte de naissance de cette dernière, qui porte désormais le nom de son père.

Ni l’un, ni l’autre des jeunes époux ne sait signer.

Carte postale de Scey-sur-Saône, lieu de mariage de Virginie NEUVILLE et Claude PETIT
Scey-sur-Saône - Archives 70

La nouvelle famille de Claude

Après 1855, la trace de Virginie, Claude et Marie Herminie se perd. En 1861, les parents de Virginie sont recensés à Vesoul, mais sans Virginie et sa famille.

Ce n’est qu’en 1865 que l’on retrouve Claude. Cette année-là, il est témoin de la naissance de Marie-Louise MASFIOLY. L’enfant, née de père inconnu, est la fille de Pauline3 MASFIOLY, marchande ambulante célibataire, née à Fontenay-le-Château le 28 novembre 1840.

Pauline a déjà une fille, née l’année précédente. En 1867, Claude, marchand ambulant, est à nouveau témoin de la naissance de son troisième enfant, un petit garçon prénommé Nicolas. Et quatre ans plus tard, c’est un petit Louis qui voit le jour à Jussey.

En 1872, Claude François PETIT, marchand ambulant, est recensé à Jussey, en Haute-Saône, comme chef de ménage. Il vit avec Pauline MASFIOLY, domestique, et les quatre enfants de cette dernière. La fille aînée, prénommée Françoise sur son acte de baptême, est appelée Herminie au quotidien.

Marie Herminie, la fille de Virginie, n’est pas mentionnée, sans doute vit-elle avec sa mère.

Recensement de 1872 à Jussey, en Haute-Saône
Recensement de 1872 à Jussey (70) - Cote LN_292

Ce recensement confirme que Claude a refait sa vie avec Pauline MASFIOLY mais, toujours marié à Virginie NEUVILLE, il ne peut déclarer les enfants à son nom. L’adultère constitue en effet un délit puni par la loi.

Après ce recensement, cinq autres enfants naissent encore à Jussey entre 1873 et 1882. Deux d’entre eux décèdent peu après leur naissance et Françoise, l’aînée, dite Herminie, meurt en 1879.

Des interrogations

Que s’est-il donc passé dans cet intervalle de dix ans entre le mariage de Virginie et Claude et la découverte de la nouvelle vie de Claude ?

Virginie a-t-elle quitté son époux en emmenant sa fille ? Ou est-ce Claude qui a quitté Virginie pour refaire sa vie ? Une séparation de corps a-t-elle été prononcée ?4

Le divorce, aboli par la loi Bonald du 8 mai 1816, ne sera rétabli qu’en 1884.
De 1816 à 1884, l’annulation du mariage ou la séparation de corps constituent les seules alternatives légales.

Notoriété constatant l'absence de Virginie NEUVILLE

On retrouve enfin la trace de Marie Herminie, fille de Claude et Virginie, en 1880. Âgée de vingt-six ans, elle projette de se marier. Pour cela, elle doit obtenir le consentement de ses parents mais sa mère, Virginie NEUVILLE, a disparu. Marie Herminie doit donc obtenir une déclaration d’absence.

Le 2 juillet 1880, accompagnée de quatre témoins, elle se présente devant le juge de paix du canton de Voiron, en Isère. C’est dans cette ville que résidait sa mère la dernière fois que Marie Herminie a eu de ses nouvelles.

Les témoins attestent qu’ils connaissent parfaitement Virginie NEUVILLE, épouse de Claude François PETIT. Installée deux ans plus tôt dans leur quartier, rue Dode à Voiron, elle y exerçait la profession de marchande de porcelaines de société, avec Gabriel RAVIER. Mais elle a quitté Voiron depuis environ dix mois, sans indiquer sa destination. Ils n’ont plus de nouvelles d’elle et ne disposent d’aucun indice permettant de connaître son nouveau lieu de résidence.

Ces témoignages permettent à Marie-Herminie PETIT d’obtenir un acte de notoriété constatant l’absence de sa mère. Elle peut ainsi épouser son promis, Célestin BAUQUIS, marchand ambulant comme elle.

Acte de notoriété constatant l'absence de Virginie NEUVILLE - 1ère partie
Acte de notoriété constatant l'absence de Virginie NEUVILLE - 2e partie
Acte de notoriété - AD 38 - Cote 9 U 3136

La fin de vie de Claude et Pauline

Claude PETIT décède probablement peu après la naissance de son dernier enfant.

Sa compagne, Pauline, se marie en effet à Jussey le 09 décembre 1884. Elle épouse Etienne Théophile REDOUTE, deux fois veuf. Elle est veuve lorsqu’elle décède, le 06 septembre 1900, à Belfort.

Virginie NEUVILLE : une fin de vie misérable

Quant à Virginie NEUVILLE, on ne la retrouve qu’au moment de son décès, le 8 juillet 1901, à l’hôpital de Giromagny, dans le Haut-Rhin, aujourd’hui territoire de Belfort. Elle était âgée de soixante-cinq ans. Son acte de décès la déclare veuve de Jean-Claude5 PETIT, ce qui indique qu’elle avait connaissance du décès de son mari.

Acte de décès de Virginie NEUVILLE - AD 90 – Cote 1 E 52 NDM 14 - 1901-1905
Acte de décès de Virginie NEUVILLE - AD 90 – Cote 1 E 52 NDM 14 - 1901-1905

L’an mil neuf cent un, le huit juillet à neuf heures du matin, par devant nous, Paul WARNOD, maire et officier de l’état civil de la commune de Gi(ro)magny, chef-lieu de canton, département du Haut-Rhin, sont comparus en notre Maison commune les sieurs Charles BRUOT, âgé de quarante ans, ferblantier, et Gustave JACQUEMIN, âgé de quarante un ans, serrurier, tous deux domiciliés en cette commune, non parents, voisins de la défunte ci-après dénommée, lesquels nous ont déclaré que le huit juillet courant à huit heures du matin, Virginie NEVILLE, âgée de soixante-cinq ans, marchande ambulante, née à Mignavillers, canton de Villersexel (Haute-Saône), domiciliée à Bourg (Haut-Rhin)6, fille légitime de feu les conjoints Victor NEVILLE et Jeanne Claude CHOLEY, en leur vivant marchands ambulants, et veuve de Jean-Claude PETIT, en son vivant également marchand ambulant, est décédée à l’hôpital de Giromagny, rue Saint-Pierre de cette commune. Nous, officier de l’état civil, après nous être assuré du décès, en avons dressé le présent acte que les comparants ont signé avec nous, après qu’il leur en a été fait lecture.
Signé : BRUOT Ch. ; JACQUEMIN ; Paul Warnod

Le Territoire de Belfort est un département français créé en 1922 à partir de l’arrondissement de Belfort, seule partie du Haut-Rhin et de l’Alsace restée à la France après la défaite de 1871. Il était à l’origine nommé « Arrondissement subsistant du Haut-Rhin ». En 1919, il ne réintègre pas le Haut-Rhin, et devient officiellement un département français le 18 février 1922.

Succession de Virginie NEUVILLE

L’acte de décès de Virginie mentionne Bourg, dans le Haut-Rhin, comme lieu de résidence. Il s’agit en réalité de Bourg-en-Bresse, dans l’Ain, comme le confirment les tables de successions et absences7 de cette ville. Un certificat d’indigence lui a été délivré le 29 mai 1900 ou 19018. Ses héritiers ne sont pas mentionnés, mais la succession est refusée en août.

Tables des successions et absences - Archives départementales de l'Ain

Le parcours de Virginie entre son mariage en 1855 et son décès en 1901 reste un mystère. On sait seulement qu’elle a vécu quelques mois en Isère. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’elle a terminé sa vie seule dans un hôpital, dans le dénuement le plus complet.

Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG Formation.
Thème du mois de juillet 2025 : un disparu.

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