Dans la France du XVIIe siècle où la foi dicte parfois le destin, suivez le parcours de Jeanne AUDRIGUE née au sein d’une famille protestante. Son existence, comme celle de tant de huguenots, est intimement liée aux tumultes de son temps.
Une enfance protestante
Jeanne AUDRIGUE naît vers 1645, fille d’Étienne AUDRIC, Maître boulanger, et de Catherine ESTÈVE.
La féminisation des noms de famille en Languedoc sous l’Ancien Régime était une pratique répandue. Cette particularité se retrouvait dans tous les actes, où les femmes conservaient leur nom de jeune fille, mais adapté à leur genre. Ainsi, AUDRIC devenait AUDRIGUE, FRAISSINET devenait FRAISSINETTE et BOUSQUET devenait BOUSQUETTE.
La famille de Jeanne est protestante et réside dans la région de Montpellier, en province du Languedoc.
La signature de l’Édit de Nantes par Henri IV en 1598 a accordé aux protestants des droits de culte, civils et politiques. Montpellier est devenue la principale place de sûreté protestante du Bas-Languedoc. Mais le siège de la ville par les armées de Louis XIII en 1622, et la construction de la citadelle ont marqué l’affirmation du pouvoir royal sur Montpellier.
C’est dans la paix relative qui s’ensuit pour la communauté protestante que se déroule la jeunesse de Jeanne. Elle grandit avec ses frère et sœur, Anne et Pierre.
Mais à partir de 1660, l’intendant du Roi impose une répression progressive contre les huguenots. Le Petit Temple de Montpellier est détruit sur son ordre en 1670, signe avant-coureur des persécutions à venir.
Le mariage de Jeanne et Isaac
Étienne AUDRIC, le père de Jeanne, décède le 10 avril 1665. Quelques mois plus tard, Anne, la sœur de Jeanne, épouse Marc VILLARET au temple de Montpellier.
L’année suivante, Jeanne projette d’épouser Isaac FRAISSINET. Il est le fils de Guillaume, Maître menuisier à Mauguio, et de Marguerite LAURENS, tous deux décédés. Isaac exerce le même métier que son père, mais à Montpellier.
Le 29 août 1666, les futurs époux se présentent devant Maître FAUCILHON, notaire à Montpellier, pour établir les clauses de leur contrat de mariage1. Jeanne est accompagnée de sa mère, de sa sœur Anne et de l’époux de cette dernière, Marc VILLARET.
Catherine ESTÈVE constitue une dot de sept cents livres pour sa fille. Cela équivaut à environ quinze mille euros aujourd’hui. La famille de Jeanne est aisée. Cette somme comprend deux cents livres léguées par testament par le père de Jeanne, le 20 mars 1665. Le contrat détaille les modalités de paiement : deux cents livres le jour des épousailles, trois cent livres deux ans après la signature, et les deux cents dernières au décès de Catherine.
Isaac, de son côté, offre deux cents livres en robes et joyaux à Jeanne, qui lui donne en retour cent livres, ces dernières sommes étant payables l’année suivant le décès de l’un des époux.
Jeanne et Isaac se marient une semaine plus tard, le dimanche 5 septembre 16652, dans la religion protestante. À cette date, ils peuvent encore librement pratiquer leur culte, malgré la politique de conversion forcée menée par Louis XIV depuis 1661.
Les sacrements protestants
Les protestants ne reconnaissent que deux sacrements (le baptême et l’eucharistie ou Sainte-Cène) contre sept chez les catholiques (le baptême, l’eucharistie, la confirmation, la réconciliation, le mariage, l’ordination et l’onction des malades).
La naissance d'une famille au coeur des persécutions
Le couple fonde rapidement une famille. Deux ans plus tard un premier fils, Marc, voit le jour. Suivent quatre autres garçons, Isaac en 1670, Jacques en 1672, Adrien en 1675 et Pierre en 1678. En 1682, la famille accueille une première fille, Suzanne. Tous les enfants sont baptisés dans la religion protestante, dans une période où la tension commence à monter.
La révocation de l’Édit de Nantes
La famille entre alors dans une période difficile. En 1682, après la destruction du Petit Temple, c’est au tour du Grand Temple d’être démoli sur ordre de Louis XIV. Les réformés sont contraints de briser eux-mêmes les matériaux, bancs, poutres, et de les transporter au cimetière protestant.
Le 15 août 1684, toute la famille se réunit à Saint-Jean-de-Védas (34) pour célébrer le mariage de Pierre, le frère de Jeanne, avec Suzanne QUETTE. C’est une journée de joie malgré le climat de plus en plus pesant. La famille l’ignore encore, mais c’est leur dernière célébration protestante officielle.
La révocation de l’Édit de Nantes, en octobre 1685, par l’édit de Fontainebleau, marque en effet un tournant décisif. La pratique du protestantisme est désormais interdite.
Les persécutions
Partout en France, les dragonnades s’intensifient : des soldats, les « dragons », sont logés de force chez les protestants pour les contraindre à se convertir. À Montpellier, la terreur des dragons est telle que les réformés abjurent sans attendre les violences.
Pourtant, nombre de huguenots pratiquent leur foi en secret, s’exposant à la prison et aux galères s’ils sont découverts.
L'abjuration
Quatre ans plus tard, en 1689, naît Jeanne, la dernière enfant du couple. Elle est baptisée selon le rite catholique à l’église Sainte-Anne de Montpellier. Les prêtres ont désormais l’obligation de baptiser tous les enfants, quelle que soit la confession de leurs parents. Mais la mention du mariage de Jeanne et Isaac indique qu’ils ont abjuré leur foi protestante, seuls les mariages catholiques étant alors légalement reconnus. Les registres d’abjuration de la paroisse Sainte-Anne pour cette période ont malheureusement disparu, laissant planer le mystère sur les circonstances exactes de cette conversion forcée.
Dès 1690, Jeanne et sa famille sont témoins de l’exécution de nombreux pasteurs et prédicants sur l’échafaud dressé sur l’Esplanade de la ville. À partir de 1691, la construction de l’arc de triomphe du Peyrou célèbre ouvertement la « destruction de l’hérésie ».
Mariages catholiques et foi protestante
Malgré ce climat oppressant, la vie de famille continue. En 1691, le cadet de la famille, Isaac, est le premier des enfants à se marier ; il s’unit à Françoise BOUSQUETTE. Cinq ans plus tard, en 1696, son frère aîné, Marc, épouse Françoise GRAVIERE. Enfin, en 1699, Adrien prend pour femme Françoise DESPIOCHE.
Jeanne et Isaac sont rapidement entourés d’une nombreuse descendance. Tous les mariages et baptêmes sont célébrés dans la religion catholique à Sainte-Anne. La famille n’a cependant pas renoncé à la religion protestante. Marc, parrain du plus jeune fils de son frère Isaac en 1798, est remplacé par un prête nom lors de la cérémonie de baptême. Cette pratique est courante chez les protestants qui font semblant d’être catholiques pour échapper aux persécutions.
Les dernières années
En 1701, Jeanne perd son époux Isaac, âgé de cinquante-sept ans, qui est inhumé à Sainte-Anne.
Trois ans plus tard, en 1704, leur fille Suzanne épouse David BAZILLE. Sa sœur Jeanne, la benjamine de la famille, se marie à Guillaume SARRAN.
Vers 1710, Adrien et sa famille émigrent à Amsterdam, aux Pays-Bas. Ses biens sont saisis car « il est sorti de France avec sa femme, ses enfants et sa belle-sœur, pour fait de religion ». Cela ne dissuade pas d’autres membres de la famille de suivre son exemple.
La date du décès de Jeanne nous est inconnue. Retrouver la trace des protestants dans cette période troublée est parfois difficile. Mais sans doute est-elle décédée avant le départ d’Adrien.
La famille de Jeanne restera fidèle à la religion protestante. Quelques générations plus tard, ses descendants s’établiront à Marseille, où l’un d’eux fondera une des compagnies maritimes les plus importantes de la ville.
Sources :
- Archives départementales de l’Hérault
- Association les clionautes
- Musée protestant
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG Formation.
Thème du mois de juin 2025 : une Jeanne ou un Jean