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Allumeur de réverbères, un métier disparu

Si Paris porte aujourd’hui le nom de « Ville Lumière », elle le doit à une lignée de travailleurs de l’ombre : les allumeurs de réverbères, aussi appelés falotiers. Ce métier naît sous Louis XIV pour combattre l’obscurité favorable aux brigands. Il évolue au rythme des révolutions technologiques avant de s’éteindre avec l’électricité.

1667 : La naissance d'un service public à Paris

L’éclairage public naît d’une volonté de sécurité. Face aux « mauvais garçons » qui ensanglantent la capitale, le lieutenant de police Gabriel Nicolas de La Reynie impose en 1667 une transformation radicale. Paris devient la première ville au monde à adopter un éclairage fixe. Trois mille lanternes à bougies sont installées au milieu et aux extrémités des rues.

Pour célébrer cette innovation, une médaille est frappée en 1669 avec cette devise : « Urbis securitas et nitor » (La sécurité et l’éclat de la ville).

Médaille "Urbis securitas et nitor" – 1800-1900 - Musée du Louvre – OAP 1598_recto
Médaille "Urbis securitas et nitor" – 1800-1900 - Musée du Louvre – OAP 1598
Médaille "Urbis securitas et nitor" – 1800-1900 - Musée du Louvre – OAP 1598 - verso
Verso de la Médaille

À cette époque, il n’existe pas encore de corps professionnel. L’allumage est une corvée imposée aux habitants de chaque quartier, désignés annuellement par les autorités. Un « commis surnuméraire » les avertit de l’heure.

De la capitale à la province : une généralisation nationale

L’usage parisien se généralise rapidement à toutes les villes de France. Pour financer ce service, un impôt spécifique est créé : la taxe des boues et lanternes. Cette taxe permet aux municipalités de passer progressivement d’une corvée citoyenne à un service organisé.

Le temps des poulies et des cabestans

Au XVIIIe siècle, l’apparition du réverbère à huile professionnalise la fonction. L’entretien du luminaire impose désormais une manipulation technique. Le falotier utilise un cabestan1 protégé dans un boîtier verrouillé, pour descendre la lanterne à hauteur d’homme.

Une fois la manivelle enclenchée, il libère la corde de retenue. Il procède ensuite aux soins minutieux du mécanisme.  Il met l’huile à niveau et arase la mèche au ciseau. Enfin, il polit le réflecteur en cuivre argenté pour garantir un éclat optimal.

Allumeur de réverbères à Paris - Estampe de Vernet, Carle (1758-1836)
Allumeur de réverbères à Paris - Estampe de Vernet, Carle (1758-1836)

L'ère du gaz : perches et échelles

Avec l’arrivée du gaz au XIXe siècle, les gestes se transforment. Les réverbères, désormais fixes sur des candélabres, ne descendent plus.

Pour les modèles muraux, l’allumeur grimpe à l’échelle. Pour les autres, il utilise une longue perche munie d’une petite lampe à huile. Il ouvre le robinet puis enflamme le bec.

Fait méconnu, à Paris, les célèbres colonnes Morris servent souvent d’armoires de rangement. Les falotiers y stockent leurs blouses, perches et bidons.

Carte postale d'une colonne Morris au square Louvois à Paris
Colonne Morris au square Louvois à Paris

Une vie réglée par le Préfet

Le rythme de l’allumeur est strictement encadré. Le Préfet de police dresse chaque année un tableau des heures d’allumage et d’extinction.

Le falotier doit être d’une ponctualité absolue. Il se met en campagne deux à trois fois par jour.

Le matin, il commence sa journée par l’extinction. Il nettoie ensuite les réverbères, chapiteaux, plaques, porte-mèches et réflecteurs en cuivre argenté.

Le soir, il reprend son service pour l’allumage. C’est une tâche pénible en hiver quand le froid engourdit les doigts. De plus, le vent éteint souvent les flammes naissantes. L’allumeur doit terminer sa ligne en quarante minutes maximum, sous peine de sanctions.

Un métier de "surnuméraires"

Malgré son importance pour la sécurité publique, le métier reste précaire. Il s’exerce souvent en complément d’autres activités. Pour beaucoup, cette fonction est un complément de revenus. Entre deux tournées, l’allumeur est aussi cordonnier, concierge ou fabricant de chaussons.

La profession attire une foule de surnuméraires. Ces remplaçants attendent qu’un titulaire tombe malade pour gagner quelques centimes.

Une transition lente et inégale

À la fin du XIXe siècle, l’automatisation gagne du terrain. L’allumeur règle désormais des minuteries mécaniques une fois par semaine.

L’exposition universelle de 1878 marque l’arrivée spectaculaire de l’électricité avenue de l’Opéra. Mais la « fée électricité » ne supplante pas le gaz instantanément. Durant des décennies, les deux énergies cohabitent. 

Même à la fin de l’entre-deux-guerres, alors que la modernité semble acquise, ces gestes séculaires persistent. On retrouve ainsi des clichés de falotiers en activité à Paris en 1939, preuve que le gaz résiste encore dans certains quartiers.

« Ouvrier réduisant la lumière du bec de gaz devant l’Arc de triomphe à Paris », août 1939. Photographie pour le journal « le Matin » (détail). ©MRN/fonds photographique de presse
« Ouvrier réduisant la lumière du bec de gaz devant l’Arc de triomphe à Paris », août 1939. Photographie pour le journal « le Matin » (détail). ©MRN/fonds photographique de presse

Cette mutation est tout aussi progressive dans les zones rurales. En 1933, la municipalité de Saint-Étienne-de-Crossey, en Isère, emploie encore un préposé à l’entretien des lampes publiques, pour une rémunération annuelle de cent francs.

Saint-Etienne-de-Crossey – Extrait du registre des délibérations de 1933 -Nomination d’un préposé à l’entretien des lampes publiques
Saint-Etienne-de-Crossey – Nomination d’un préposé à l’entretien des lampes publiques - Archives départementales de l'Isère - 2 O 283/1

Qu’ils soient parisiens ou dauphinois, ces agents disparaissent définitivement au milieu du XXe siècle, laissant derrière eux le souvenir d’un métier qui fut, selon les mots de l’époque, la véritable « barrière » des citoyens contre l’insécurité.

Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG-Formation.
Thème du mois d’avril 2026 : un métier insolite.

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