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Sébastien TOURRATON, combattant de la guerre de Crimée

L'enfance de Sébastien

Sébastien Marie Edmond TOURRATON voit le jour le 13 septembre 1821 à Culan, dans le Cher.

Il est le fils de Jean Baptiste Gilbert Marie Isidore TOURRATON, notaire, et de Jeanne Henriette GUILLEMAIN.

L’acte de naissance est établi à la mairie. L’enfant est présenté par son père, accompagné de son grand-père paternel, Antoine TOURRATON, et de Gilbert Sébastien MAUGENEST. Ce dernier est probablement le parrain de l’enfant. La marraine, Hortense GUILLEMAIN, épouse BOUDON, est également présente.

À la naissance de Sébastien, la famille compte déjà deux garçons. L’aîné, Antoine Isidore, est né en 1814, le cadet, Jean Gilbert Abel, en 1818. Un quatrième garçon, Gabriel Anatole, vient agrandir la fratrie en 1825.

Carte postale de la rue Nationale, à Culan dans le Cher
Village de Culan dans le Cher, village natal de Sébastien
Acte de naissance de Sébastien Marie Edmond TOURRATON le 13 septembre 1821 à Culan - AD 18 – Cote 3 E 1740 – 1817-1829

Aujourd’hui dix-huit septembre mil huit cent vingt et un, par devant nous Jean Baptiste DESJOBERT de PRAHAS, Maire de cette commune, est comparu le sieur Jean Baptiste Gilbert Isidore TOURRATON, notaire, demeurant en cette ville, lequel accompagné des sieurs Gilbert Sébastien MAUGENEST et Antoine TOURRATON, grand-père de l’enfant, témoins majeurs demeurant en cette commune, m’a déclaré que Madame Jeanne Henriette GUILLEMAIN, son épouse, est accouchée le treize du courant d’un garçon qu’il m’a présenté et auquel il a donné les prénoms de Sébastien Marie Edmond, et ont les susnommés signé avec nous, ainsi que Madame Hortense BOUDON, marraine de l’enfant.

Signé : BOUDON, née GUILLEMAIN ; MAUGENEST ;
JB TOURRATON ; DESJOBERT de PRAHAS, maire

La famille déménage dans le midi, où le père est nommé économe du collège de Montpellier1.

À la fin de l’année 1840, une nouvelle nomination au même poste, mais cette fois au collège royal de Grenoble2, amène la famille dans les Alpes.

Mutation du père de Sébastien à Grenoble
Courrier du Midi : journal de l'Hérault – 2 novembre 1840

L'engagement dans l'armée

L’année suivante, Sébastien, alors âgé de vingt ans, est inscrit à Grenoble sur la liste du recensement de sa classe, celle de 18413. Mais, déjà engagé volontaire au 8e régiment d’infanterie de ligne, il est absent lors du tirage au sort. Le numéro 15 qui lui est attribué permet cependant de le rattacher à sa classe et d’assurer ainsi son suivi militaire.

Tableau recensement classe 1841 du canton nord de Grenoble, case de Sébastien TOURRATON
Tableau recensement classe 1841 du canton nord de Grenoble, case de Sébastien TOURRATON
Archives municipales de Grenoble – Cote 1 H 33 – Tableau de recensement classe 1841 - Canton nord de Grenoble

Le tableau de conscription ne donne pas d’informations supplémentaires sur les premières années de son engagement militaire.

Dix ans plus tard, en 1851, la famille de Sébastien est toujours domiciliée à Grenoble. Ses parents, âgés de soixante et cinquante-cinq ans, vivent avec leur plus jeune fils, Gabriel Anatole, qui a trente-cinq ans.

Recensement de 1851 à Grenoble
Recensement de 1851 – Archives municipales de Grenoble – Cote 1 F 41 - Grenoble Canton Nord

Sébastien, engagé dans l’armée depuis plus de dix ans, a quitté le foyer parental. Cette année-là, le 18 août, il est promu sous-lieutenant au 7e régiment de ligne.

L’engagement militaire

La loi Soult de 1832 fixe la durée de l’engagement militaire à sept ans. Il est possible de se rengager au cours de la dernière année de service, pour une durée d’au maximum cinq ans.

La déclaration de guerre

Le père de Sébastien, Jean Baptiste TOURRATON décède le 27 janvier 1854. Son décès est déclaré par son fils Gabriel Anatole. Sébastien est probablement absent pour ce deuil familial. Les premières troupes françaises sont en effet parties pour l’Orient quelques jours plus tôt, prêtes à intervenir dans la guerre qui oppose l’empire ottoman à la Russie.

Guerre de Crimée : carte avec position de la Crimée
Position géographique de la Crimée

Le 27 mars 1854, la France et l’Angleterre entrent officiellement en guerre contre la Russie, aux côtés de l’empire ottoman.

Les causes de la guerre de Crimée

La guerre de Crimée oppose les Russes, qui veulent annexer Constantinople4 et les détroits reliant la mer Noire à la mer Méditerranée, à une coalition formée par l’empire ottoman, la France, l’Angleterre et le Royaume de Sardaigne. Dans ce conflit en territoire ottoman, les Turcs cherchent également à défendre leur indépendance et l’intégrité de leur territoire. En parallèle, un conflit religieux pour les Lieux Saints en Palestine attise les tensions.

L’Empire russe envahit la Moldavie et la Valachie, territoires vassaux de l’Empire ottoman, en juillet 1853. Les Turcs exigent alors le retrait des troupes. Le 26 septembre 1853, devant le refus des Russes, l’Empire ottoman déclare la guerre à la Russie. Le 27 mars 1854, les Français et les Britanniques, rapidement rejoints par les Sardes, entrent eux aussi en guerre contre l’Empire russe aux côtés des Ottomans. C’est le début de la guerre de Crimée qui durera jusqu’au 30 mars 1856.

Carte de l'empire ottoman en 1855, au moment de la guerre de Crimée
L'empire ottoman en 1855

L'arrivée des troupes en Orient

Quelques jours plus tard, les troupes françaises commencent à arriver à Gallipoli, en Turquie.

Pendant un mois, les soldats sont employés à des travaux de défense. Le 16 avril, le froid est si intense qu’une ration supplémentaire d’eau-de-vie leur est distribuée. Ce mois d’attente permet aussi d’organiser les hôpitaux de campagne.

Fin avril, l’effectif des troupes françaises atteint vingt-trois mille hommes et de nouveaux soldats continuent d’arriver. De temps en temps, selon les approvisionnements, ils peuvent obtenir des vivres supplémentaires.

Fin mai, les troupes font route vers Varna. Une épidémie de choléra se déclare bientôt, qui s’ajoute aux multiples maladies dont souffrent les soldats : variole, typhoïde, scorbut, typhus, diarrhées… Pendant deux mois, l’épidémie fait des ravages. Les hommes tombent comme des mouches.

Le siège de Sébastopol

Le 5 septembre, la flotte quitte Varna, laissant derrière elle des scènes de désolation. Les troupes françaises débarquent quelques jours plus tard sur la terre de Crimée, à Eupatoria. Elles rejoignent les forces alliées pour se diriger vers le sud. Leur objectif : prendre la ville de Sébastopol, principal port de la flotte russe de la mer Noire et forteresse réputée imprenable. La ville est bien défendue, notamment par l’imposante redoute de Malakoff qui la domine.

Le 10 septembre 1854, Sébastien est promu lieutenant au 7e régiment d’infanterie de ligne.

Dix jours plus tard, le 20 septembre, les troupes alliées affrontent l’armée russe sur les bords de la rivière Alma. C’est la première grande bataille de la guerre de Crimée. Sébastien est blessé à la jambe par un éclat d’obus. La victoire est coûteuse, mais elle permet aux Alliés de poursuivre leur marche vers Sébastopol, qu’ils commencent à assiéger le 25.

Image de la bataille de l'Alma, pendant la guerre de Crimée
La bataille de l’Alma - 20 septembre 1854 – Imagerie Pellerin – Épinal

Le siège se transforme rapidement en une guerre de tranchées. Les conditions de vie sur le front sont épouvantables. Le froid5, la faim et les maladies font des ravages, causant des dizaines de milliers de victimes, bien plus que les combats eux-mêmes.

Malgré plusieurs tentatives russes pour briser l’encerclement, le siège se prolonge pendant près d’un an. Le 18 juin 1855, les Alliés tentent un premier assaut sur la redoute de Malakoff, le point névralgique de la défense russe, mais c’est un échec cuisant. Une nouvelle offensive est lancée le 8 septembre, sous le commandement du général français Patrice de Mac Mahon.

Tableau des pertes de la journée du 18 juin 1855, jour de la bataille de Malakoff, pendant la guerre de Crimée
Pertes du 18 juin 1855 - Jean-Claude CHENU - Rapport au Conseil de santé

La bataille de Malakoff

Ce matin du 8 septembre, Sébastien, n’en mène pas large6 :

« Depuis le lever du jour, le ciel gronde. Ce n’est pas l’orage, c’est l’artillerie qui pilonne sans relâche les défenses russes. Le bruit est assourdissant, un roulement continu qui secoue la terre. On est là, entassés dans les tranchées, la peur au ventre et le cœur qui bat la chamade. On attend l’ordre, l’inévitable assaut.

Il est midi, l’ordre arrive. On s’élance au cri de « Vive l’Empereur ! », les zouaves devant, et nous, le 7e de Ligne, juste derrière. On saute dans les fossés, on gravit les talus, sans s’occuper de ceux qui tombent. Le sifflement des balles est partout, mais on n’y prête pas attention. Mon cœur bat à se rompre, mais je n’ai qu’un but : atteindre la redoute.

La lutte est atroce, un corps à corps dans la poussière et le sang. On fait reculer les Russes. Et puis je vois la récompense de nos efforts : notre drapeau, le drapeau français, qui flotte sur Malakoff. En cet instant, je ressens une fierté immense, une fierté qui efface ma peur. Nous avons réussi, nous sommes maîtres de cette citadelle.

Mais la bataille n’est pas finie. Les Russes contre-attaquent, encore et encore. L’air est rempli de détonations, de cris. Le général Bosquet tombe, touché. Puis, vers 14 heures, je ressens un choc violent. Une balle, un éclat d’obus, je ne sais pas. Mon corps devient lourd. Je m’écroule dans la boue et le sang. La douleur envahit tout, puis la confusion. J’entends le combat continuer autour de moi, mais les sons deviennent lointains.

Je ne verrai pas la victoire finale. Je ne verrai pas les incendies de la nuit. Je ne verrai pas les Russes fuir. J’ai donné ma vie pour Malakoff, pour la victoire, pour la France. »

Photo du général Bosquet, commandant du 2e corps d'armée pendant la guerre de Crimée
Le général Bosquet commandant du 2e corps d'armée en Crimée, 1855
L'attaque de Malakoff - 8 septembre 1855 - William Simpson

La fin de la guerre

La victoire des troupes françaises à Malakoff marque le tournant décisif de la guerre de Crimée. La capture de la redoute par les Français force les Russes à évacuer Sébastopol et mène à la fin du conflit.

Les pertes dans l’assaut final sont très élevées : les Alliés ont perdu environ 10 000 hommes, les Russes 12 000 ; et pas moins de 18 généraux sont morts ou ont été blessés ce jour-là. Mais avec la prise de Sébastopol, les pertes passent plus facilement dans l’opinion publique.

Un armistice est signé le 26 février et le Traité de Paris du 30 mars 1856 referme le chapitre de la guerre de Crimée.

Transcription de l'acte de décès de Sébastien

Image du cimetière français de Sébastopol, extrait de l'Illustration de 1866
Cimetière français de Sébastopol - Extrait de l’Illustration - 1866

Sébastien repose sans doute dans le cimetière militaire français de Sébastopol7, qui accueille les restes de près de 45 000 soldats français sur les 95 000 morts de la guerre de Crimée.

Son acte de décès est transcrit dans les registres de l’état civil de Grenoble le 4 février 1856. Cette formalité administrative met un point final à l’histoire d’un homme qui a donné sa vie pour la France, rejoignant ainsi le destin de tant d’autres.

Transcription de l'acte de décès de Sébastien TOURRATON - Archives départementales de l’Isère – Cote 9NUM/5E186/24/216 – 1856

Le quatre février mil huit cent cinquante-six à midi, par devant nous Louis Pierre Antoine REYNAUD, adjoint au Maire de Grenoble, accomplissant les fonctions de l’état civil, a été transcrit l’acte de décès dont la teneur suit :

« Armée d’Orient, deuxième corps, première division : Extrait d’acte de mort. Nous, soussigné, Charles Gustave ZENTGRAFF, sous-lieutenant, officier payeur, remplissant les fonctions d’officier de l’état civil : certifions qu’il résulte du registre destiné à l’inscription des actes de l’état civil faite hors du territoire français pour le 7e régiment de ligne, que M. TOURRATON Sébastien Marie Edmond, lieutenant audit régiment, fils de Jean Baptiste Isidore Marie et de Jeanne GUILLEMIN, natif de Culan, département du Cher, a été tué le huit septembre mil huit cent cinquante-cinq à l’assaut de Malakoff, à deux heures du soir, par une balle, d’après la déclaration à nous faite le dit jour à sept heures du soir par les trois témoins mâles et majeurs voulus par la loi, lesquels ont signé au registre avec nous, lesdits jour, mois et an que dessous, au camp d’Inkermann, le neuf septembre mil huit cent cinquante-cinq, ont signé au registre : Andrieux, Zummermann, Four et Zentgraff.

Pour extrait conforme, les membres du conseil d’administration éventuel (suivent les signatures).

Vu : le sous-intendant militaire, signe (illisible) ».

Tel est le contenu dudit acte dont l’expédition originale sera annexée au registre déposé au greffe du tribunal civil de Grenoble.

Signé : REYNAUD

Sources

Archives départementales du Cher : État civil cote 3 E 1740 – 1817-1829

Archives municipales de Grenoble : Tableau de recensement classe 1841, cote 1 H 33 ; Recensement de population de 1851, cote 1 F 41

Archives départementales de l’Isère : État civil cote 9NUM/5E186/24/216 – 1856

Presse : Courrier du midi, Journal de l’Hérault du 2 novembre 1840 ; Gazette nationale du 27 octobre 1854

Guerre de Crimée :
Gallica : « Rapport au Conseil de santé des armées sur les résultats du service médico-chirurgical aux ambulances de Crimée… » de Jean-Claude CHENU ; Annuaire militaire de la République française – Ministère de la guerre (1791-1936)
Charlène VINCE – 7 mars 2022 : Guerre de Crimée : résumé du conflit européen de 1853 à 1856

Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG Formation.
Thème du mois de novembre 2025 : une histoire de guerre

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