Dans la commune iséroise de Saint-Étienne-de-Crossey, le lieudit « La Roche » est un site à l’histoire particulièrement riche. Initialement siège de la seigneurie des Garcin de La Roche, il est devenu, par la suite, le berceau d’une histoire familiale exceptionnelle.
S’étendant sur un peu plus de dix-huit hectares au nord-ouest du bourg, ce lieudit tire très certainement son nom de cette ancienne lignée seigneuriale. Ce toponyme, bien que discret, porte ainsi en lui une histoire qui remonte au Moyen Âge.
Toutefois, l’étude croisée des sources révèle un changement de lignée foncière majeur au XIXe siècle. Il est marqué par l’ancrage de la famille PERRIN-TAILLAT, dont l’enracinement se confirme sur plus d’un siècle. L’histoire de ce lieudit et de ses occupants met en lumière le lien indéfectible entre la terre et les familles qui ont façonné le paysage de la Chartreuse.
La seigneurie des « Garcin de la Roche »
L’ancrage au lieudit la Roche
La famille Garcin de La Roche est une lignée de la petite noblesse du Dauphiné dont la présence est établie dès la fin du XVe siècle. Un registre de reconnaissances de 1499 mentionne en effet « Philibert Garcin, seigneur de Ruppe1 », « proche de Sainct Stephan de Crosseys ».
L’ancrage de cette famille à Saint-Étienne-de-Crossey est également démontré par plusieurs autres sources.
Un courcier communal du XVIIIe siècle fait état d’un « seigneur de la Roche » comme propriétaire2
Ce lien territorial est corroboré par l’architecture du XVIIe siècle d’une maison noble locale, connue sous le nom de « la Roche ».
La Maison noble de La Roche : De la Seigneurie à l'Exploitation Agricole
La « Maison La Roche » à Saint-Étienne-de-Crossey était autrefois nommée « Château de la Roche ». Sa qualité architecturale témoigne de son appartenance à un Seigneur.
La partie la plus ancienne de la structure remonte à la fin du XVe ou au début du XVIe siècle. De cette période, elle conserve en façade principale de très belles ouvertures en pierre de taille, telles qu’une croisée et une fenêtre à traverse. Leurs encadrements ornés visaient à optimiser l’apport lumineux, révélant par ailleurs l’épaisseur des murs anciens.
Cet ancien statut seigneurial est également confirmé par l’existence d’un pigeonnier, aujourd’hui intégré à une bâtisse de l’autre côté de la voie. Il confirme le droit de colombier, un privilège exclusif de la noblesse sous l’Ancien Régime.
Au fil des siècles, le bâtiment a connu plusieurs phases de construction et de réaménagement. Au XVIIe siècle, l’installation à l’étage de plafonds à caissons moulurés a notamment nécessité l’abaissement des niveaux de plancher primitifs.
Cette maison aurait appartenu au seigneur Garcin de la Roche, avant de passer aux mains de la famille de Vachon au début du XVIIe siècle.
En 1824, au moment de l’établissement du cadastre napoléonien, la « Maison La Roche » appartient à Joseph PERRIN-TAILLAT. Il est possible qu’il en ait déjà été propriétaire en 1794, année de la naissance de son fils André au « Mas de la Roche ». Convertie en exploitation agricole, la bâtisse adopte un plan carré. Les dépendances intégrées dans son aile nord-ouest, composées d’une grange, d’une étable et d’un séchoir à noix, témoignent de cette transformation.
La Roche : Plus d’un siècle d'ancrage familial PERRIN-TAILLAT
Le lieudit « La Roche » est le siège d’un remarquable ancrage familial ininterrompu de la famille PERRIN-TAILLAT. La présence de cette lignée sur le lieu est attestée sur plus d’un siècle par l’étude conjointe des documents cadastraux et des recensements.
Le cadastre napoléonien
L’étude de la transition foncière au lieudit « La Roche » s’appuie sur le cadastre napoléonien de 1824. Ce document révèle que le lieudit s’étend sur les parcelles B 930 à B 951, pour une superficie totale d’environ 18 hectares.
1824 - Constitution de propriété
En 1824, au moment de l’élaboration du cadastre napoléonien, l’ancienne seigneurie est entièrement démembrée. Les deux tiers environ de la surface totale, composée de bois, terres et prés, sont aux mains d’un seul individu : Joseph PERRIN-TAILLAT3. Son patrimoine comprend l’intégralité du bâti du lieudit : une maison avec jardin (B 940 et B 941), un pavillon (B 943) et un autre bâtiment (B 944). Cela confirme l’établissement et la position dominante de cette famille sur le site de l’ancien fief.
1840 – Division patrimoniale
Joseph décède en 1827, mais l’essentiel des parcelles de « La Roche » ne sont transmises à ses deux fils, André et Régis, qu’en 1840.
1863 - Morcellement et stratégie de reconstitution
Au décès d’André en 1862, ses terres sont morcelées entre tous ses enfants. L’aîné, Joseph, met en œuvre une stratégie de reconstitution foncière. Il rachète progressivement les parts de ses frères et sœurs. Au début des années 1880, il est attesté comme propriétaire de la majeure partie des terres de « La Roche » issues de la branche de son père. Il maintient cette propriété jusqu’à son décès en 1899. Elle revient ensuite à son fils aîné Joseph, qui en est toujours propriétaire en 1935, au moment de l’établissement du cadastre rénové.
1876 – Nouvelle construction
Au décès de Régis en 1876, ses terres sont partagées entre ses trois enfants : Louise, épouse de Jean-François BARRAL-CADIERE, Henri et Séraphin.
Cette année-là, Séraphin, construit une nouvelle maison sur la parcelle B 943.
En 1935, au moment de l’établissement du cadastre rénové, les terres de Régis sont toujours la propriété de ses descendants.
Les recensements
Dès le recensement de 1836, l’implantation de la famille est confirmée à La Roche. Deux foyers distincts y sont enregistrés : ceux des frères André et Régis PERRIN-TAILLAT, tous deux chefs de famille.
L’occupation et la gestion de l’exploitation agricole se maintiennent au sein de la famille PERRIN TAILLAT sur plusieurs générations. Les registres de recensement successifs confirment une transmission stable, le plus souvent de père en fils.
Une rupture de transmission en ligne masculine s’opère en 1921. Une partie de l’exploitation issue de Régis est alors reprise par sa petite-fille, Marie Louise PERRIN. Par son mariage avec Jacques BARRAL, elle fonde une nouvelle lignée à la Roche, tout en maintenant l’héritage familial.
La lignée issue d’André disparaît progressivement. En 1936, trois de ses petits-enfants, André, Jean et Agathe, tous célibataires, sont encore recensés à la Roche.
Le recensement de 1946 marque la fin de la coexistence des descendants d’André et de Régis. À cette date, seuls deux arrière-petits-fils de Régis, Léon PERRIN TAILLAT et Marcel BARRAL, sont encore recensés avec leurs familles à « La Roche ». C’est la quatrième génération à résider à « La Roche ». Cette occupation du lieudit par les descendants de Régis témoigne d’un enracinement familial exceptionnel de plus d’un siècle.
Le lieudit « La Roche » aujourd’hui
L’actuel plan cadastral confirme la persistance des structures bâties de la famille PERRIN-TAILLAT au lieudit « La Roche ». Toutefois, le site a connu une densification notable par la construction de nouvelles maisons durant la seconde moitié du XXe siècle.
La maison seigneuriale de la famille GARCIN de la ROCHE existe toujours. Longtemps laissée à l’abandon, elle a été réhabilitée pour en faire des logements à loyers modérés. Les fenêtres anciennes de la façade sud ont malheureusement été presque entièrement détruites. Une tour a été créée dans l’angle intérieur formé par les deux ailes.
La maison située de l’autre côté du chemin englobe l’ancien pigeonnier. Cette ancienne exploitation agricole a fonctionné jusqu’en 1963. On y pratiquait la polyculture (blé, avoine) et le cheptel se composait de dix vaches laitières.
À l’intérieur du logis, il y aurait eu une pièce appelée « la boutique » en lien avec l’activité de tissage à domicile.
L'Héritage de La Roche
L’étude du lieudit « La Roche » révèle une histoire d’occupation ininterrompue, caractérisée par une transmission foncière exceptionnelle. La transition, du seigneur Garcin de La Roche attesté dès le XVe siècle au chef d’exploitation agricole Perrin Taillat du XIXe siècle, illustre un changement d’ordre social profond sur le territoire de Saint-Étienne-de-Crossey.
Le nom « La Roche » perdure. Il n’est plus un symbole de privilège féodal, mais l’identifiant d’une terre productive à valeur agricole et patrimoniale. Les documents confirment cette remarquable continuité : bien que la nature de la domination ait évolué, la propriété et la gestion des terres sont restées au cœur de l’identité de ce lieu.
Finalement, l’histoire de La Roche est celle d’un héritage préservé par l’enracinement des familles. La maison noble, convertie en exploitation agricole, incarne cette permanence. Elle témoigne de la pérennité du lien entre la terre de la Chartreuse et ses occupants.
Sources
Archives départementales de l’Isère
Cote 62 J 1 : registre de reconnaissances en faveur de noble Philibert Garcin de la Ruppe – 149
Cadastre napoléonien de Saint-Etienne-de-Crossey
4 P 194 : plans cadastraux
2598 W 380-382 : Matrices des propriétés foncières – 1824-1914
4867 W 296-297 : Matrices des propriétés non bâties 1914-1935
4867 W 298 : Matrices des propriétés bâties 1911-1935
Recensements de Saint-Etienne-de-Crossey
1 Mi 180/5 : 1836-1881
123 M 406 : 1896-1946
Commune de Saint-Etienne-de-Crossey
Courcier du XVIIIe siècle
Annexe 15 du plan local d’urbanisme : inventaire du patrimoine du pays voironnais
Parc Naturel de Chartreuse
État des lieux patrimonial de Saint-Étienne-de-Crossey
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog de CLG Formation.
Thème du mois d’octobre 2025 : un lieudit