La lecture d’un journal de 1932 a mis au jour le drame d’une mère et de sa fille, succombant au froid à Saint-Etienne-de-Crossey, en Isère. Ce fait divers oublié est le point de départ d’une enquête biographique et généalogique. L’objectif est de reconstituer le parcours d’Octavie et Pauline, pour comprendre les circonstances qui les ont menées à cette fin prématurée.
Une union de proximité
L’histoire de cette famille commence près d’un siècle avant le drame, avec la naissance d’Antoine DECHAUX, le 26 décembre 1838 à Saint-Étienne-de-Crossey.
Mariette Octavie PERRET voit le jour douze ans plus tard, le 12 décembre 1850, dans le village voisin de Saint-Aupre.
Malgré cet écart d’âge, Antoine, trente-neuf ans, et Octavie, vingt-sept ans, se marient le 20 décembre 1877 à Saint-Aupre.
Leur union est précédée d’un contrat de mariage, signé le 9 décembre devant Maître BALLY, notaire à Voiron.
Antoine exerce alors la profession de cantonnier, un métier de l’État exigeant de savoir lire et écrire, ce dont atteste sa signature au bas de l’acte.
Le dur labeur des « ouvriers de la route »
Au XIXe siècle, le métier de cantonnier est un véritable travail de forçat. Si les cantonniers deviennent des ouvriers permanents de l’État en 1816, la pénibilité de leur tâche reste inchangée : casser des cailloux et déblayer les routes pour un salaire dérisoire. Ce labeur épuisant atteint 78 heures par semaine durant l’été, et l’ouvrier doit, de surcroît, fournir ses propres outils de travail.
C’est dans cette existence de rude labeur que le couple s’installe au hameau du Picard, à Saint-Etienne-de-Crossey.
Les années de jeunesse au hameau du Picard
Dix mois après le mariage, le couple accueille une petite fille, Pauline Joséphine née le 24 octobre 18781. À cette époque, Octavie travaille comme couseuse de gants.
Trois ans plus tard, le 24 septembre 18812, naît leur second enfant, Antoine Pierre. La famille s’agrandit et Octavie est désormais cultivatrice, pour pourvoir aux besoins du foyer.
Les recensements de 1896 et 1901 montrent une famille soudée, où, dès l’adolescence, les enfants travaillent comme tisseurs pour l’entreprise BRUN, une industrie florissante dans la région. Antoine, lui, a pris sa retraite de cantonnier.
D’un deuil à l’autre : l’extinction de la lignée masculine
L’équilibre familial vacille une première fois le 25 octobre 1904 avec le décès du père, Antoine, à l’âge de soixante-six ans. Son fils, Antoine Pierre, qui effectue son service militaire au 52e Régiment d’Infanterie à Montélimar, est renvoyé dans ses foyers comme « fils unique de veuve ».
Antoine Pierre hérite de la maison familiale du Picard et reprend l’exploitation, assurant ainsi la subsistance de sa mère et de sa sœur.
Mais le répit est de courte durée. Le 2 août 1914, la mobilisation générale brise le fragile équilibre de la famille. Antoine Pierre est rappelé à l’activité et rejoint le front en septembre.
Le 25 septembre 1914, au lendemain de ses 33 ans, il est porté disparu au combat de Chaulnes, dans la Somme. Fait prisonnier, il décède en captivité au lazaret du camp de Niederzwehren à Cassel, le 15 mai 1915, victime d’une épidémie de typhus.
Ce n’est que trois mois plus tard, en août 1915, qu’Octavie et Pauline apprennent son décès par la Croix-Rouge. Désormais privées de tout appui masculin, les deux femmes doivent faire face, seules, à un avenir incertain.
L’inexorable déclin
Après l’Armistice, le retour à la normale est impossible pour les deux femmes. Pauline, désormais quadragénaire, reste célibataire dans une France qui manque d’hommes.
Les deux femmes conservent la maison du Picard, dont la propriété demeure au nom d’Antoine Pierre, jusqu’à leur décès. Elles cultivent un petit lopin de terre pour assurer leur subsistance.
Les recensements de 1921 à 1931 dépeignent une vie de solitude et de dénuement. Octavie vieillit, Pauline ne travaille plus.
Elles survivent grâce à de maigres pensions, qui leur permettent de ne pas basculer dans l’indigence. Mais elles s’enfoncent dans une précarité que le voisinage ne devine pas encore.
Un silence inhabituel
L’histoire se termine le dimanche 9 février 1932, en plein cœur de l’hiver.
Ce jour-là, l’inquiétude grandit chez les voisins : ils n’ont pas vu Octavie et Pauline vaquer à leurs occupations depuis la veille. Seul le silence répond aux coups frappés à la porte. Le garde champêtre, alerté, découvre les corps sans vie des deux femmes.
L’émotion est vive. Si la rumeur imagine d’abord un crime, le médecin est formel : elles sont mortes d’une congestion causée par le froid dans la nuit du vendredi au samedi précédent. La presse locale révèle alors que les deux femmes vivaient misérablement, incapables de se chauffer malgré la rigueur de l’hiver dauphinois.
Chronique d’un hiver trompeur
L’examen du Dauphiné du 14 février 1932, permet d’établir le contexte météorologique. L’hiver avait commencé dans la douceur (« Noël au balcon »), mais une vague de froid intense s’est installée dès le 9 février, avec des températures fortement négatives faisant craindre « Pâques aux tisons ».
Pourtant, Octavie et Pauline ont succombé avant ce pic de froid. Leur dénuement était tel que la simple rigueur d’un hiver ordinaire a suffi à leur ôter la vie.
Épilogue : sortir de l’oubli
La lignée s’éteint avec la disparition d’Octavie et de Pauline. Aucune sépulture ne commémore aujourd’hui leur existence dans le cimetière communal. En reconstituant leur parcours, cet article leur rend une identité et assure que leur mémoire, si durement éprouvée, échappe à l’oubli définitif.
Sources
Presse locale
Archives départementales de l’Isère
Archives municipales de Saint-Etienne-de-Crossey
Archives du Comité International de la Croix-Rouge
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG Formation.
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