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Le crime de Chapareillan – 2ème partie

Après l’horreur du crime de Chapareillan, la justice se met en marche. Cette deuxième partie vous permet de suivre les premiers jours cruciaux de l’enquête sur ce double parricide. Voisins et famille témoignent. Joseph JACQUIN tente d’expliquer l’inexplicable. Une image complexe et troublante commence à émerger, révélant les fissures profondes qui minaient le foyer familial.

Premières auditions

Le lendemain du crime, le juge d’instruction Edouard FAURE effectue les constatations et saisit les pièces à conviction. Le médecin peut alors procéder aux constatations médico-légales.

Edouard FAURE auditionne ensuite les voisins, témoins directs de ce qui s’est passé la veille.

Frédéric GUIFFREY, conseiller municipal, est déjà intervenu lors de disputes dans la famille. « La mère JACQUIN a toujours eu un caractère abominable. De tout temps, elle a vécu en mauvaise intelligence soit avec son fils, soit avec les autres personnes du pays ». Sophie JACQUIN a d’ailleurs déjà été condamnée pour violences et injures envers l’épouse de Frédéric GUIFFREY.

Le témoignage d’André PAQUET, qui dresse le portrait de l’accusé et des victimes, fait écho à celui des autres témoins.

« Joseph JACQUIN est un garçon qui a le sang un peu vif, surtout lorsqu’il a bu, mais il a toujours vécu en bons rapports avec ses voisins et on l’a toujours considéré comme un homme raisonnable et honnête.

La mère, au contraire, avait un caractère détestable. Elle a toujours cherché son fils et lui a fait toutes les misères possibles.

Le père JACQUIN n’était pas un mauvais homme, mais il avait un caractère faible et il laissait faire à sa femme ce qu’elle voulait.

André JACQUIN n’était pas un méchant garçon, mais sous l’influence de sa mère il finissait par devenir criard et querelleur et souvent il cherchait dispute à son frère ».

Interrogatoire de Joseph JACQUIN

Puis le juge interroge Joseph, qui détaille le déroulement de la journée du meurtre. Comme il l’a déjà expliqué la veille, tout ça, c’est de la faute de sa mère. D’aussi loin qu’il se souvienne, sa mère a toujours été méchante avec les aînés : son demi-frère François, ses sœurs Céline et Marie, et lui.

Au terme de l’interrogatoire, le juge délivre un mandat d’arrêt contre Joseph JACQUIN pour assassinat et parricide.

Joseph JACQUIN - Mandat d'arrêt
Mandat d'arrêt du 11 juin 1884 - Archives départementales 38 – Cote 4 U 583

Le crime de Chapareillan dans la presse

Les jours suivants, la presse s’empare de l’affaire, avec bien des approximations.

Crime de Chapareillan dans la presse : Courrier du Dauphiné du 13 juin 1884
Courrier du Dauphiné du 13 juin 1884 - suite
Courrier du Dauphiné du 13 juin 1884

Nouvelles auditions

Quelques jours plus tard, les employeurs de Joseph sont auditionnés par les juges de paix de leur canton. Le portrait qui se dessine est celui d’un excellent ouvrier, d’une moralité et d’une probité sans faille, certes un peu vif, mais généralement gai. Seul Henri RAFFORT nuance, évoquant un bon travailleur, « mais violent et querelleur, surtout quand il avait bu, ce qui arrivait fréquemment ».

Léon GUSTAVE, notaire à Chapareillan affirme que les parents n’ont jamais pris de dispositions visant à déshériter Joseph.

L’enquête se tourne ensuite vers la famille de l’accusé. Anne JACQUIN, sa tante, rapporte avoir entendu parler de la méchanceté de sa belle-sœur et de l’honnêteté de Nicole.

Clémentine, la sœur de Joseph, minimise les conflits et affirme que son frère était toujours bien accueilli lors de ses retours. Elle décrit sa mère comme un peu vive, mais pas méchante. Elle révèle cependant avoir appris que sa mère avait placé environ cinq cents francs, économies du ménage, à l’insu de son père.

Une autre sœur, Céline, brosse un tableau plus sombre des relations : querelles fréquentes, haine constante de sa mère envers Joseph, jusqu’à lui refuser le pain. Son époux, Jean PAYERNE, corrobore la méchanceté de sa belle-mère et l’estime générale portée à son beau-frère. Il  suggère que les accusations de Sophie pourraient masquer ses propres détournements d’argent.

Quant à Nicole JACQUELIN, l’épouse de Joseph, elle désigne sans hésitation sa belle-mère comme la cause de tout.

Puis les voisins sont à nouveau entendus. Angélique GUIFFRAY confirme la thèse des détournements maternels pour justifier les accusations de Sophie contre son fils. Elle décrit le père comme paisible mais influençable, André comme grossier, et Joseph comme un homme serviable et estimé, tout comme sa femme.

Une déposition accablante... pour la victime

Mais une déposition se montre particulièrement accablante pour la victime. C’est celle de Marie JACQUIN, épouse CENDRE, dernière sœur de Joseph, qui habite le hameau. Elle témoigne de la haine ancienne de sa mère envers Joseph. Sophie avait l’intention de le déshériter. Marie révèle également que sa mère a placé l’argent de la vente du vin sur un livret à son nom, à l’insu de son mari. Elle la soupçonne d’avoir commis d’autres détournements et d’avoir accusé Joseph.

Crime de Joseph JACQUIN - Déposition de sa soeur Marie
Crime de Joseph JACQUIN - Suite de la déposition de sa soeur Marie
Déposition de Marie JACQUIN - Archives départementales 38 – Cote 4 U 583

Je me nomme Marie JACQUIN, femme François CENDRE, âgée de 32 ans, cultivatrice en la commune de Chapareillan, sœur du prévenu.

Au mois de septembre prochain, il y aura dix ans que je me suis mariée et que j’ai quitté la maison paternelle pour me fixer dans le même village avec mon mari. J’ai été souvent témoin des querelles qui ont eu lieu depuis fort longtemps entre mon frère Joseph et notre mère. Depuis son jeune âge, Joseph a été détesté par sa mère. Je me rappelle une circonstance dans laquelle mon frère, alors âgé de quinze ans, fut violemment battu par ma mère avec un bâton, elle le poursuivit de chambre en chambre, il parvint à s’échapper et alla à l’écurie où il prit un trident. Il revint auprès de la mère et lui dit que si elle continuait à le frapper ainsi, il se servirait de son trident.

Dans les querelles fréquentes qu’ils avaient, ma mère le menaçait toujours de le déshériter. Quant à mon père, lorsque ces querelles se présentaient, cela lui faisait de la peine, et se retirait.

Mon frère André ayant été mal élevé nous adressait souvent des grossièretés et surtout à son frère aîné, ainsi qu’à la femme de ce dernier qu’il traitait de savoyarde avec beaucoup de mépris.

Il y a environ deux mois, ma mère me disait qu’elle était allée trouver le notaire avec son mari pour donner le quart à André et qu’elle n’avait pu le faire. Je lui fis observer que Joseph étant l’aîné, il ne fallait pas le déshériter.

À ma connaissance, ma mère cherchait à retirer l’argent de la maison, pour le placer en son nom ; c’est ainsi qu’au mois de mai dernier, elle toucha environ cinq cents francs pour le vin qui avait été vendu et qu’elle plaça en son nom à la Caisse d’Épargne de Chambéry, à l’insu de mon père qui destinait cette somme à payer ses dettes. Beaucoup de détournements, que je ne connais pas, ont dû se commettre et pour se couvrir, elle accusait Joseph auprès de son mari de la soustraction de ces objets.

Lecture faite, la comparante a signé avec nous et le greffier.

Les conclusions médico-légales

Le médecin légiste remet ses conclusions le 23 juin, après l’autopsie. Elles révèlent une scène d’une violence inouïe.

L’assassin entre par la porte et assène un premier coup fatal à la mère qui tombe dans l’âtre.

Il se tourne alors vers André, assis et sans défense, et le frappe. Un geste instinctif le fait lever le bras qui porte une première plaie. Les cinq coups qui suivent ciblent sa tête et sont tous mortels. 

Joseph JACQUIN s’acharne ensuite sur sa mère, frappée à trois reprises au crâne, dont une blessure traversant son visage. Chaque coup est mortel.

Crime de Joseph JACQUIN : extrait du rapport médico-légal
Extrait du rapport médico-légal - Blessures de la mère - Archives départementales 38 – Cote 4 U 583

Enfin le père, dos à l’échelle empruntée par l’agresseur, est frappé par derrière, puis une fois à terre. Il porte huit plaies à la tête, qui ont « littéralement haché le crâne ». Son visage est épargné. Cinq de ces blessures sont mortelles.

L’absence de marques de lutte suggère une exécution brutale, l’assassin s’acharnant même sur les corps sans vie. L’arme du crime ne fait aucun doute : une hache, dont la force et la violence des coups ont causé ces traumatismes étendus.

La fin de l'instruction

Interrogé une nouvelle fois le premier juillet, Joseph exprime des regrets pour le crime commis. Il raconte de nouvelles scènes de tension et de haine avec ses parents, tentant d’éclairer la folie qui s’est emparée de lui.

Puis le juge d’instruction transmet le dossier de Procédure criminelle au procureur de la République. L’affaire suit son cours et dès le 8 juillet est portée devant la chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Grenoble.

Le 11 juillet, la Cour d’appel rend un arrêt de renvoi devant la Cour d’assises de L’Isère.

Le Palais du Dauphiné à Grenoble
Palais du Parlement du Dauphiné à Grenoble, devenu palais de justice de la Révolution à 2002

Joseph parviendra-t-il à sauver sa tête ? Pour le savoir, rendez-vous la semaine prochaine pour la troisième partie de cet article.

Cette publication a un commentaire

  1. Bravo Marie Paule pour le travail de reconstitution! Merci à la série U, qui nous donne l’opportunité de travailler sur ces faits divers. Le dessin des blessures à la tête est vraiment parlant…. bravo!

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