À Saint-Étienne-de-Crossey, la période de l’entre-deux-guerres est marquée par la figure de Séraphin GARON. Son élection en tant que Maire, de 1919 à 1935, permet de suivre l’évolution des scrutins municipaux sur seize années. Les procès-verbaux d’élections et les correspondances préfectorales mettent en lumière la succession de ses mandats.
Ces documents soulignent toutefois une tension croissante entre ses obligations d’élu et sa vie personnelle. Ses domiciliations successives à Voiron, puis à Grenoble, remettent en question la pérennité de son ancrage local. Dès lors, ce décalage géographique mène inéluctablement au tournant décisif de l’année 1936.
Repères biographiques : Constant Séraphin Étienne GARON1
Naissance : 25 juillet 1879 à Saint-Étienne-de-Crossey (Isère)
Parents : Casimir Pierre Eugène GARON et Rosalie Augustine Aglaé GONON
Unions :
M1 : 25 mai 1909 à Saint-Jean-de-Bournay (Isère) avec Louise Jeanne de LAMORTE-FÉLINES
M2 : 20 avril 1920 à Caluire-et-Cuire (Rhône) avec Marie-Louise DELVIGNE
Résidences successives : Saint-Etienne-de-Crossey, Voiron, puis Grenoble
Le cadre légal : L'héritage de la « Grande Charte » de 1884
L’élection de Séraphin Garon s’inscrit dans le cadre fixé par la loi du 5 avril 1884. Ce texte fondamental régit l’organisation municipale française et définit les règles de l’exercice démocratique local au début du XXe siècle. Ce cadre juridique s’adapte ensuite aux enjeux spécifiques de l’entre-deux-guerres.
Un mode de scrutin fondé sur le panachage
Le système électoral en vigueur repose sur le suffrage universel masculin. Il s’agit d’un scrutin majoritaire plurinominal à deux tours. La loi autorise le panachage : l’électeur peut rayer des noms ou en ajouter. Cette pratique explique les disparités de voix entre candidats d’une même liste.
La prolongation du mandat de 1912
La loi de 1884 fixe la durée normale du mandat à quatre ans. Cependant, le premier conflit mondial empêche la tenue des élections de 1916. Les conseils élus en 1912 doivent donc rester en place jusqu’en 1919. Cette situation porte exceptionnellement la durée du mandat à sept ans.
Le scrutin de 1919 : Un retour à la vie démocratique
Au sortir du conflit mondial, la loi du 22 octobre 1919 organise le retour à la vie démocratique. Elle fixe le renouvellement général des conseils municipaux aux 30 novembre et 7 décembre 1919. C’est dans ce contexte de reconstruction nationale que Séraphin Garon brigue son premier mandat.
L’élection de novembre 1919 : un plébiscite pour Séraphin Garon2
Les résultats du scrutin universel
Les électeurs de Saint-Étienne-de-Crossey sont appelés aux urnes. Le scrutin, marqué par une forte participation, consacre l’entrée de Séraphin Garon, alors industriel, dans la vie politique locale.
Bien qu’élus pour quatre ans, les conseillers verront leur mandat prolongé. En 1923, le Parlement portera exceptionnellement cette durée à six ans pour éviter la coïncidence avec les élections législatives.
Lors du scrutin de 1919, vingt-quatre candidats se disputent les douze sièges que compte le conseil municipal de Saint-Étienne-de-Crossey.
Le premier tour de scrutin mobilise 244 votants sur 320 inscrits, soit un taux de participation de 76 %. Cette forte mobilisation permet l’élection immédiate de onze candidats. Séraphin Garon arrive en tête avec 165 voix, confirmant ainsi sa forte légitimité auprès de la population.
Lors du second tour, la participation chute à 122 votants. Ce désintérêt relatif s’explique par le fait qu’un seul siège reste à pourvoir. C’est Euzèbe Brizard qui remporte ce douzième siège, complétant ainsi l’assemblée communale.
L’installation du Conseil et l’élection du Maire
L’installation officielle se tient le 10 décembre 1919 à 9 heures. Conformément au protocole, la séance est présidée par le maire sortant, Joseph Billon.
L’élection du Maire et de son adjoint confirme la hiérarchie issue du suffrage universel. Séraphin Garon est élu maire par ses pairs en recueillant 11 voix, contre une seule en faveur de Séraphin Martin.
Pour la désignation de l’adjoint, le Conseil s’écarte toutefois de l’ordre d’arrivée au suffrage universel. Bien que Séraphin Martin ait réuni 140 voix lors du vote des électeurs (contre 139 pour Alexandre Barral), c’est ce dernier qui est élu au poste d’adjoint avec 11 suffrages. Séraphin Martin n’obtient, là encore, qu’une seule voix. Cette quasi-unanimité autour du duo Garon-Barral assoit l’autorité de la nouvelle municipalité dès l’ouverture du mandat.
Les mutations du conseil durant le mandat
Toutefois, l’assemblée communale est rapidement endeuillée par la perte de deux élus. Joseph Rossignol décède le 19 avril 1920, seulement quelques mois après son élection. Quatre ans plus tard, le 17 avril 1924, le conseil perd un second membre avec la disparition de Xavier Vial. En raison de la prorogation législative, ces vacances de sièges durent jusqu’au renouvellement de 1925.
L'élection de mai 1925 : la confirmation3
Le scrutin suivant se tient le 3 mai 1925. C’est le premier mandat de l’entre-deux-guerres à se dérouler dans un climat de paix stabilisée. Pour Séraphin Garon, l’enjeu est de transformer l’essai de 1919.
Les résultats du suffrage universel
Pour ce renouvellement, 306 électeurs sont inscrits sur les listes électorales. La participation reste élevée avec 255 votants (83 %).
Fait notable, Séraphin Garon n’arrive plus en tête des suffrages. Il recueille 174 voix, tandis qu’Hippolyte Garon en obtient 180. Malgré ce décalage, la stabilité prévaut : les douze sièges sont pourvus dès le premier tour de scrutin.
L’élection de la municipalité
L’installation officielle se tient le 17 mai 1925 à 10 heures. Le vote pour le poste de premier magistrat confirme l’équilibre de 1919 : Séraphin Garon est réélu maire au premier tour avec 11 voix, contre une seule pour Séraphin Martin.
Cependant, l’élection des adjoints révèle une assemblée moins unanime qu’en 1919. La désignation du premier adjoint nécessite deux tours de scrutin : Ludovic Blanchet l’emporte finalement avec 8 voix, contre 4 pour Séraphin Martin. La municipalité est complétée le lendemain par l’élection de Joseph Perrin au poste d’adjoint.
Les mutations de l'exécutif
Le mandat se conclut par un changement au sein de la municipalité. En février 1929, à quelques semaines du renouvellement général, le premier adjoint Ludovic Blanchet quitte ses fonctions. Sa démission4, motivée par des raisons personnelles, survient après quatre années de service.
Cette vacance tardive ne donne pas lieu à une élection complémentaire, l’ensemble du conseil devant être renouvelé en mai de la même année.
Le mandat 1929-1935 : Entre réformes, tensions et renouvellement5
L’année 1929 marque un tournant législatif majeur. La loi du 10 avril 1929 porte la durée du mandat municipal de quatre à six ans. Cette mesure vise à stabiliser l’administration locale et à favoriser les projets de long terme. C’est ainsi que le scrutin de mai 1929 inaugure ce nouveau calendrier.
Un scrutin marqué par une érosion électorale
Les élections se déroulent le 5 mai 1929. Sur 231 votants, les 215 suffrages exprimés permettent d’élire l’intégralité du conseil dès le premier tour. Malgré ce succès collectif, Séraphin Garon enregistre un recul personnel avec seulement 155 voix, l’un des scores les plus faibles de l’assemblée.
Une élection municipale sous conditions
Le conseil se réunit le 23 mai 1929 pour désigner l’exécutif. Au premier tour, Séraphin Garon est reconduit au poste de premier magistrat par 11 voix, mais il refuse la fonction. Il accepte toutefois le mandat après un second vote identique. Pierre Marnet est élu premier adjoint et Joseph Perrin devient adjoint supplémentaire.
La démission de Séraphin Garon : enjeux et tensions6
Cependant, la réticence de Séraphin Garon n’est que le prélude à une instabilité plus marquée. Le 6 avril 1930, il présente sa démission au Préfet de l’Isère. Il invoque des raisons de santé et son éloignement géographique, résidant désormais à Voiron.
Le Préfet rejette cette démission pour éviter l’élection d’un successeur qualifié de « réactionnaire notoire ». Malgré l’intervention de M. Sarret, conseiller d’arrondissement, Séraphin Garon maintient sa décision.
Sa lassitude s’explique par l’hostilité de la dernière campagne électorale. Il en est ressorti fragilisé par un faible nombre de suffrages. Il n’avait accepté ce nouveau mandat de Maire que par devoir, cédant sous la pression du Conseil municipal.
Le Maire dénonce également l’inertie des services préfectoraux. Il déplore un blocage de trois ans sur le dossier de l’école de Tolvon. Ce projet n’a progressé que grâce à l’intervention directe du Préfet.
Après une entrevue avec ce dernier, Séraphin Garon retire sa démission. Il subordonne toutefois son maintien à l’obtention d’une subvention complémentaire pour l’école de Tolvon.
Les vacances de sièges et le renouvellement de 1933
Le conseil municipal subit plusieurs pertes et modifications au cours du mandat :
7 mai 1930 : décès de Séraphin Martin.
17 mai 1933 : démission de Paul Perrin, qui a épousé la fille du conseiller Hippolyte Garon, ce qui constitue une incompatibilité légale.
12 octobre 1933 : décès de Jean-Benoît Perrin.
L’assemblée étant réduite à neuf membres, des élections partielles sont organisées le 19 novembre 1933. Adolphe Baumann, Joseph Giroud et Camille Dezempte sont élus pour compléter le conseil jusqu’au renouvellement de 1935.
Le scrutin de 1935 : Une réélection sous tension7
Les élections municipales des 5 et 12 mai 1935 marquent un tournant dans la vie politique locale, révélant une assemblée divisée et un maire hésitant.
Un renouvellement laborieux
Le premier tour de scrutin ne permet d’élire que cinq conseillers. Le 12 mai, lors du second tour, les sept sièges restants sont pourvus. Sur les 242 votants, Séraphin Garon arrive en tête du suffrage universel avec 140 voix.
L'échec de la séance d'installation du 19 mai
L’installation du conseil le 19 mai s’avère exceptionnellement complexe. Trois tours de scrutin ne permettent pas de constituer la municipalité.
Séraphin Garon est élu au premier tour (9 voix sur 12) mais refuse immédiatement son mandat.
Abel Garnier, élu au second tour (7 voix), décline également.
Joseph Perrin, choisi au troisième tour (8 voix), refuse lui aussi la fonction.
La stabilisation éphémère de juin 1925
Une nouvelle séance est donc convoquée le 2 juin. Séraphin Garon accepte finalement sa réélection au premier tour par 10 voix sur 12. Abel Garnier est désigné premier adjoint. Usant de la loi du 27 juillet 1923, le maire fait élire un adjoint supplémentaire : Hippolyte Garon l’emporte avec 8 voix contre 4 pour Joseph Perrin.
La fin de l’ère Séraphin Garon
Mais le répit est de courte durée. Le 16 décembre 1935, Séraphin Garon présente sa démission définitive au Préfet. Il invoque sa santé déclinante et son installation à Grenoble. Cette fois, l’administration accepte son retrait.
Le 25 janvier 1936, le conseil se réunit pour désigner son successeur. Hippolyte Garon est élu maire dès le premier tour de scrutin, recueillant 9 voix sur 12.
Le Conseil procède ensuite au remplacement d’Hippolyte Garon dans ses fonctions d’adjoint supplémentaire. Joseph Perrin est élu au premier tour avec 6 voix.
Cette séance marque la fin de l’ère Séraphin Garon et stabilise l’exécutif communal après les incertitudes du printemps 1935.
L’ascension de Séraphin Garon illustre parfaitement l’application de la loi de 1884 dans la France de l’entre-deux-guerres. Élu au sortir du conflit mondial dans un contexte de reconstruction nationale, il a su naviguer entre les règles rigoureuses du scrutin plurinominal et les enjeux de modernisation de sa commune. Ses seize années de mandat (1919-1935) confirment non seulement sa stature de notable local, mais aussi la stabilité d’une gouvernance municipale ancrée dans l’héritage républicain du début du XXe siècle.
Sources
Archives départementales de l’Isère – Série M
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG Formation.
Thème du mois de mars 2026 : un maire, une élection municipale.