Chamonix accueille les premiers Jeux olympiques d’hiver en 1924. Le patinage et le hockey figuraient pourtant déjà aux Jeux d’été d’Anvers en 1920. Mais le Comité International Olympique souhaite officialiser une compétition propre aux jeux d’hiver.
L’événement exige des infrastructures inédites pour la vallée. La commune fait construire la plus grande patinoire artificielle du monde. Elle édifie également un tremplin de saut et une piste de bobsleigh. Ces chantiers titanesques transforment le paysage savoyard en quelques mois. Les ouvriers bravent des conditions climatiques extrêmes pour respecter les délais.
Ces installations de pointe accueillent l’élite sportive mondiale1. Pour la France, le maigre bilan s’établit à trois médailles de bronze, malgré des jeux à domicile. Parmi ces pionniers, un jeune duo de patineurs artistiques s’apprête à marquer l’histoire : Andrée Joly et Pierre Brunet.
Avant 1924 : deux trajectoires individuelles
Andrée Joly naît à Paris le 16 septembre 19012. Elle se passionne pour le patinage dès la fin de la guerre. Elle domine rapidement la scène féminine et détient le titre de championne de France dès 1921.
Pierre Brunet naît le 28 juin 1902 au Quesne dans la Somme. Il débute le patinage en 1919, tout en pratiquant l’escrime, la natation et l’aviron. Il s’impose au sommet du patinage national masculin, avec une troisième place aux championnats de France en 1921 et 1922.
En 1923, les deux jeunes gens concourent au Palais des Glaces de Paris. Andrée conserve son titre tandis que Pierre se classe deuxième. Il propose alors à Andrée de disputer ensemble les épreuves par couple à partir de 1924.
De retour au Palais des Glaces en janvier 1924, ils obtiennent chacun le titre national en individuel. Deux semaines plus tard, ils rejoignent le site olympique de Chamonix.
Chamonix 1924 : Le baptême olympique
Le 25 janvier 1924, les premiers Jeux olympiques d’hiver s’ouvrent à Chamonix. Andrée et Pierre y mènent un programme intensif, s’alignant à la fois en individuel et en couple.
Dans les épreuves en solo, Andrée termine à la 5ᵉ place chez les dames, tandis que Pierre se classe 8ᵉ chez les messieurs.
C’est toutefois leur performance en duo qui marque les esprits. Le 31 janvier, malgré une préparation très courte, ils réalisent une démonstration technique de haut niveau. Ils multiplient les figures inédites, dont le spectaculaire saut de l’ange. Cette audace déconcerte pourtant les juges, qui sanctionnent ce manque de classicisme. Le couple se contente ainsi de la troisième place. Ils s’inscrivent néanmoins parmi les premiers médaillés français de l’histoire des Jeux d’hiver.
L'apogée : à la conquête de l’or
Après leur succès à Chamonix, les deux athlètes dominent la scène mondiale.
Bien qu’ils ne concourent aux championnats du monde qu’une année sur deux, ils décrochent le titre à chaque participation : en 1926, 1928, 1930 et 1932.
À Saint-Moritz en 1928, ils offrent à la France sa première médaille d’or aux Jeux d’hiver. Ils sont les premiers à réaliser des portés avec une seule main. Ce porté révolutionnaire devient leur signature et redéfinit les standards de la discipline.
En 1932, ils deviennent champions d’Europe. Le couple survole également les championnats nationaux pendant plus d’une décennie. Ils s’illustrent aussi dans leurs disciplines individuelles respectives durant plusieurs années.
Au-delà des titres, le duo marque la discipline par un apport technique immense : invention du patinage en miroir et des portés à une main. Andrée brise également les conventions en portant des patins noirs3, comme son partenaire.
Le couple Brunet : un rayonnement international
Leur complicité sur la glace se prolonge par leur mariage à Paris en 1929. L’année suivante, le couple accueille un fils, Jean-Pierre. Andrée reprend l’entraînement quelques semaines après son accouchement, démontrant une discipline exceptionnelle pour préparer les échéances futures.
Sous le nom de « Brunet-Brunet », Andrée et Pierre conservent leur titre olympique à Lake Placid en 1932. Surclassant les six autres couples de la compétition, ils devancent leurs dauphins de plus de cent points sous les acclamations du public. A leur retour, Pierre reçoit la médaille de la Ville de Paris.
Le 31 décembre 1933, le couple chute dans un ravin lors d’une randonnée à skis. Andrée souffre d’une fracture de la colonne vertébrale et doit porter un corset de plâtre pendant plusieurs mois. Pierre est victime d’un épanchement de synovie au genou gauche, compliqué d’un déchirement musculaire.
L’année suivante, ils refusent de participer aux Jeux de Garmisch-Partenkirchen, par opposition au régime nazi. Ce choix marque la fin de leur carrière amateur.
L'héritage : des pionniers aux bâtisseurs de champions
Passés professionnels en 1936, ils effectuent des tournées en Europe et au Canada. Ils s’installent à New York en 1940 et obtiennent la nationalité américaine.
Le couple enseigne au Skating Club of New York. Ils forment des légendes telles que Carol Heiss et Scott Hamilton.
En 1948, leur fils Jean-Pierre, patineur accompli depuis son plus jeune âge, disparaît dans un accident de la route à seulement dix-sept ans. Malgré cette épreuve, les Brunet poursuivent leur carrière d’entraîneurs à New-York, dans l’Illinois et le Michigan.
À la fin des années 1950, Pierre conçoit la lame Gold Seal. Ce modèle présente une courbure et une solidité inédites. Elle permet des sauts plus hauts et des réceptions plus stables. Cette lame reste aujourd’hui la référence mondiale des champions olympiques.
Les Brunet prennent leur retraite en 1979. Pierre s’éteint le 27 juillet 1991 dans le Michigan. Andrée décède deux ans plus tard, le 30 mars 1993.
Pionniers à Chamonix, Andrée Joly et Pierre Brunet ont transcendé la compétition pour devenir les architectes du patinage moderne. Leur nom reste indissociable de l’excellence technique et de l’idéal olympique.
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG Formation
Thème du mois de février 2026 : les Jeux Olympiques d’hiver