Trente années passées au cœur de la Chartreuse… et pourtant, l’existence de la fontaine du vieil homme m’avait échappé. Une rencontre avec l’écrivain local Bernard SESTIER, et la lecture de son roman « La légende de la fontaine du vieil homme »1, ont éveillé ma curiosité. Partons ensemble à la découverte de la légende attachée à cette fontaine.
Dans son ouvrage édité en 1877, le lyonnais A. Des Monts raconte son voyage chez un ami à Saint-Julien-de-Ratz. Il découvre avec émerveillement, dans les gorges du Bret, la fontaine du vieil homme. « Imaginez une abside d’une régularité presque géométrique, creusée dans le rocher […] de manière à former une voûte pouvant servir d’abri. Du centre du rocher, par une fente mystérieuse, s’échappe une fontaine qu’on n’a jamais vu tarir, et dont les eaux, limpides comme du cristal, vont se perdre dans les pierres du chemin… »2.
Un vieux prêtre lui raconte l’origine du nom « La fontaine du vieil homme ».
De mystérieux étrangers
« À une époque fort reculée, qu’il serait difficile de déterminer, les habitants du massif de la Grande-Chartreuse virent arriver un étranger accompagné d’une enfant qui paraissait être sa fille.
C’était un homme déjà mûr, à la taille élevée, au visage noble et distingué, portant l’épée et le costume des chevaliers. La jeune fille accusait quinze ou seize ans. Une vraie tête d’ange ! Avec ses longs cheveux blonds où le soleil semblait avoir oublié un rayon, ses grands yeux bleus qui laissaient lire jusque dans le fond de son âme, son front resplendissant de grâce et de bonté, sa démarche pleine de grandeur, volontiers on l’eut prise pour une apparition céleste.
Ils s’établirent sur les bords du lac de Saint-Julien-de-Raz, alors appelé Saint-Gelin-de-Ras3. Le mystère dont ils eurent soin de s’entourer excita bien un peu la curiosité des voisins et même du Gouverneur du château-fort de la Perrière ; mais, à cette époque de prétendu servage, les garde-champêtres, s’ils existaient, n’étaient pas encore chargé de visiter les passeports, et les gens d’armes avaient d’autres occupations.
La conquête des coeurs
Ce sentiment de curiosité, d’ailleurs, fit promptement place à la plus vive sympathie, quand on vit de quelle façon ils prétendaient s’imposer au pays.
Les malheureux de toute la contrée devinrent leurs protégés et l’objet de leurs constantes préoccupations. Il y avait-il un pauvre dans le dénuement, un malade en danger ? Vite, ils accouraient, apportant secours et remèdes. Fallait-il panser quelque plaie ? La jeune fille s’en acquittait avec une grâce et une dextérité qui arrachait aux pauvres gens des cris d’admiration. La besogne terminée, ils faisaient quelques courtes recommandations et se retiraient, comme impatients de rentrer dans leur mystérieuse retraite.
En six mois ils se concilièrent si bien la sympathie de tout le pays, qu’on les vénérait comme des anges. Ils vécurent là deux ans, aussi impénétrables que le premier jour, mais sans cesse prêts à voler au secours des malheureux.
Un affreux malheur
Puis, un matin, les volets de la petite maison qui regardait le lac ne s’ouvrirent pas. Un grand malheur, un malheur irréparable venait de fondre sur le vieillard et sur tout le pays. Que s’était-il donc passé ?
On ne le sut pas au juste, car personne n’assistait au dramatique événement qui fit verser tant de larmes. Mais il est probable que la jeune fille, ayant voulu cueillir des nymphéas dont les larges feuilles couvrent la surface du lac, s’était approchée trop près du bord. Le pied lui avait glissé, et la pauvre enfant s’était vue passer à trépas sans qu’aucune main ne se tendît vers elle.
Ce ne fut qu’au soir que le père, inquiet, ayant fait le tour du lac, aperçut dans les roseaux le corps inanimé de sa fille. Les flots n’avaient pas voulu garder leur victime. Elle tenait encore dans ses mains crispées une touffe de nénuphars.
Ses funérailles eurent lieu deux jours après, au milieu des sanglots et des gémissements d’une foule innombrable, accourue de dix lieues à la ronde. Son père, plus pâle que le linceul qui recouvrait la morte, voulut lui-même la conduire à sa dernière demeure.
La retraite du vieillard
Puis, quand tout fut fini, il se retira, et, de six longs mois, on ne vit briller aucune lumière ni s’ouvrir aucune porte dans ce foyer visité par la mort.
Les bonnes gens s’imaginèrent que le vieillard, brisé par la douleur, était allé rejoindre sa fille dans l’éternel repos. Personne, néanmoins, n’osa s’en assurer. La superstition avait alors trop d’empire sur les imaginations. On s’écartait même de son chemin pour éviter de passer à côté de la mystérieuse maison, et quand on le faisait, hommes, femmes, enfants, pressaient le pas et se signaient dévotement.
Un jour, pourtant, ce deuil étrange eut une fin. On rencontra le vieillard portant un vase et se dirigeant du côté de ces gorges. Vous auriez juré qu’en six mois il avait vieilli d’un siècle. De grandes et profondes rides creusaient son front ; ses cheveux étaient plus blancs que neige ; sa tête, d’ordinaire si droite, se penchait tristement vers la terre, incapable de porter le poids qui l’écrasait ; sa démarche était chancelante, toute sa personne cassée, brisée.
Où allait-il ainsi, courbé en deux, par ces chemins solitaires où l’on risque de s’égarer sans rencontrer âme qui vive ?
On le sut plus tard. Mais, chose merveilleuse, les petits enfants qui avaient connu le vieillard, écrasé par l’âge et le chagrin, grandirent, vécurent et moururent ; à leur tour, leurs enfants fournirent une longue carrière ; trois générations se succédèrent ainsi, et le vieillard était toujours là. La mort semblait l’avoir oublié dans ce monde.
La source de l'immortalité
Ce ne fut que plus tard, après de longues et nombreuses années, qu’on le trouva, un matin, affaissé et sans vie, près du petit bois de hêtres qui domine le lac. Le Gouverneur du château le fit enterrer avec tous les honneurs dus à son rang de chevalier. Car, malgré le mystère dont il s’était constamment enveloppé, le peuple n’avait jamais cessé de le considérer comme tel, et la tradition s’en était perpétuée dans le pays. Alors seulement on découvrit le secret de ces courses quotidiennes que personne ne s’expliquait.
A la mort de sa fille, fou de douleur, il s’était engagé par vœu à ne manger que du pain et à ne boire que de l’eau claire de la première source qu’il rencontrerait après avoir marché deux heures durant. La foi de ces époques et le chagrin expliquent de pareils engagements.
Or, le hasard le conduisit à cette fontaine jaillissante dont les eaux avaient la propriété de faire vieillir, il est vrai, mais, en revanche, d’empêcher de mourir. De sorte que celui qui désirait la mort et l’appelait à grands cris, comme un remède à la violence de sa tristesse, trouva, sans s’en douter, une sorte d’immortalité que d’autres achèteraient chèrement.
Et c’est depuis ce temps-là que la fontaine qui coule là-bas, dans les profondeurs de l’abîme, porte le nom de Fontaine du Vieil-Homme ».
Le prêtre termine son récit sur ces mots. Un profond silence s’ensuit…
Depuis ce jour, nombreux sont les curieux partis à la recherche de cette source magique dans le massif de la Chartreuse … Et pourquoi pas vous ?
- Bernard SESTIER – La légende de la fontaine du vieil homme – Editions Sciriolus – 2008
- Voiron & le Bret : notes d’un voyage humoristique et descriptif – A. Des Monts – 1877 – Source : BNF Gallica
- Cette paroisse est désignée dans tous les actes publics sous le nom de Saint-Gelin, jusqu’en 1784. Le nom s’est ensuite déformé en Saint-Julien. Aujourd’hui, l’orthographe est Saint-Julien-de-Ratz.
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog CLG Formation.
Thème du mois d’avril 2025 : Une légende locale.
Magnifique, Marie-Paule! Une bien belle légende, racontée dans un style captivant. Je suis sous le charme de cette histoire et de cette région que tu as su nous décrire.
Merci